Chants d'amour | Festival de Lanaudière
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Chants d’amour

18 juillet, 2021

Oeuvres

Artistes

Non précisées

L’Orchestre symphonique de Montréal Chœur

Andrew Megill, Maître de choeur

Pierre McLean, Pianise

Le concert d’aujourd’hui présente la musique chorale d’une douzaine de compositeurs et couvre une période de cinq cents ans, du milieu du XVe siècle jusqu’à la première moitié du XXe siècle. Parmi les compositeurs, tous sauf deux ont passé du temps en France, et tous les textes sont en français, y compris ceux de l’allemand Paul Hindemith et du néerlandais Henk Badings.

Le concert débute avec une pièce du XXe siècle du compositeur Pierre Villette (1926-1998). D’un point de vue stylistique, sa musique est à contre-courant de la tendance avant-gardiste de l’époque. Grand admirateur de Stravinsky et de la musique jazz, il était aussi influencé par la musique médiévale et le chant grégorien, comme on peut l’entendre dans son œuvre la plus connue, l’Hymne à la vierge, composée en 1954 sur un texte du poète et essayiste Roland Bouhéret. Dans cette pièce, Villette combine le flot mélodique du chant grégorien avec les harmonies incisives du XXe siècle.

La suite du programme nous plonge dans l’époque de la Renaissance avec six chansons de quatre compositeurs des XVe et XVIe siècles. Les premières en date sont celles de Guillaume Dufay (1397-1474) et de son contemporain Gilles Binchois (v.1400-1460). Parmi les plus grandes figures du XVe siècle, ils ont été reconnus en leur temps pour leurs réalisations, mais Dufay a régné en maître. Le spécialiste de musique de la Renaissance Howard Mayer Brown le décrit comme « l’une des figures prédominantes dans l’histoire de la musique européenne occidentale. […] Il a ouvert la voie en donnant à la musique franco-néerlandaise une nouvelle sonorité basée sur des triades complètes, une direction harmonique, un contrôle minutieux de la dissonance et un nouveau type de mélodie composée en rythmes libres et en arcs doucement courbés ». La plupart des soixante-dix chansons de Dufay, y compris les deux au programme, ont pour thème l’amour. La première est une célébration de la beauté d’une dame, et la deuxième, en dépit de son titre, décrit les adieux d’un amoureux à son amante.

Lorsque les musiciens se rassemblent pour parler de Roland de Lassus (ou Orlando di Lasso ou Orlandus Lassus, 1532?-1594), ils le font habituellement en termes déférents et admiratifs normalement réservés à des figures telles que Bach, Mozart, Beethoven et Wagner. Avec Palestrina et Victoria, il compte parmi les trois musiciens les plus reconnus et les plus influents de l’Europe de la fin du XVIe siècle. Il était l’un des compositeurs les plus prolifiques et les plus polyvalents de son époque et incarnait le sommet du style polyphonique de l’école franco-flamande. Il a composé des pièces dans les cinq langues qu’il parlait couramment (italien, français, allemand, néerlandais et latin), dont 150 chansons françaises. Pierre Certon (1510?-1572), qui a vécu une génération avant Lassus, était célèbre pour ses chansons qu’il a contribué à transformer de pièces légères et dansantes en musique au contenu émotionnel plus profond.

Maurice Ravel (1875-1937) a composé environ soixante chansons pour voix et piano et une douzaine d’œuvres pour orchestre ou ensemble instrumental, mais seulement trois pièces chorales a cappella. Amorcées en 1914 et achevées au début de 1915, Ravel en a lui-même écrit les textes. La Première Guerre mondiale avait commencé et il tentait avec enthousiasme de s’engager afin de servir son pays, un sentiment qui sous-tend chacune des trois chansons à des degrés divers. La position de ces chansons dans le programme — entre deux œuvres de Dufay — souligne les affinités stylistiques des chansons de Ravel avec celles de la Renaissance, mises en évidence dans les contours mélodiques, les formules cadentielles, les courtes sections liées entre elles et l’union étroite entre les mots et la musique. « Nicolette » est une variation de l’histoire du petit chaperon rouge. Une jeune fille est d’abord séduite par un loup, puis par un beau jeune homme sans le sou. Elle les rejette tous les deux, choisissant plutôt un vieil homme laid et corpulent, mais fortuné. La deuxième chanson, qui évoque une jeune fille dont l’amoureux est parti faire la guerre, est ouvertement patriotique; les couleurs des oiseaux du paradis de Ravel sont celles du drapeau français. Dans la tumultueuse « Ronde », des femmes âgées mettent en garde les plus jeunes contre le risque d’aller dans la forêt où des « démons » masculins rôdent; de vieux hommes racontent la même histoire à propos de « démones ». Les jeunes des deux sexes concluent qu’il ne sert plus à rien d’aller dans les bois, car les vieux ont fait fuir toutes les créatures envoûtantes qui y vivaient.

Lili Boulanger (1893-1918) est née d’une princesse russe et d’un père parisien âgé de 77 ans. Marie-Juliette Olga Boulanger, de son plein nom, a été la première femme à remporter le prix de composition du Prix de Rome (en 1913) et l’une des plus importantes compositrices de la première moitié du XXe siècle, malgré une mort prématurée à 24 ans. Elle a mis en musique les mots du psaume 24, La terre appartient à l’Éternel, en 1916 lorsqu’elle vivait à Rome. Cette œuvre est une grande chanson de joie au Roi de la gloire, qui est aussi le Seigneur de la terre.

Gabriel Fauré (1845-1924) a composé le Cantique de Jean Racine, d’une durée de cinq minutes, en 1864-1865 à l’âge de dix-neuf ans pour un concours de composition à l’École Niedermeyer de Paris, pour lequel il obtint le premier prix. Le texte, du célèbre dramaturge Jean Racine, est une paraphrase d’un hymne latin provenant du bréviaire pour les matines, Consors paterni luminis. Le Cantique est fréquemment interprété et enregistré avec le Requiem (première version, 1887), avec lequel il partage de nombreuses caractéristiques stylistiques. À propos de l’œuvre, le musicologue François-René Tranchefort écrit : « C’est mieux qu’un simple et hasardeux exercice d’école. Dans sa concision et son achèvement, la partition révèle une remarquable assimilation des grands maîtres des XVIe et XVIIe siècles, avec sa simplicité mélodique et la limpidité de sa polyphonie. »

Paul Hindemith (1895-1963) a écrit les Six Chansons en 1939 sur des poèmes en français de Rainer Maria Rilke (1875-1926). Bien que Rilke soit surtout reconnu pour sa contribution à la littérature allemande, il a écrit plus de quatre cents poèmes en français. Les brèves chansons pour chœur mixte ne durent que huit minutes, chacune un minuscule portrait. Le musicologue Alain Poirier les décrit ainsi : « […] l’innocence de “La biche”, les signes d’amour dans “Un cygne”, la poursuite du temps dans “Puisque tout passe”, la vie et la mort dans “Printemps” et “En hiver”, et l’hommage à la vie avec “Verger”. »

Camille Saint-Saëns (1835-1921) est célèbre pour sa musique orchestrale, un opéra (Samson et Dalila) ainsi que le Carnaval des animaux, mais son catalogue volumineux comprend plus de cent compositions pour chœur, divisées également entre les œuvres sacrées et les œuvres profanes. Les Deux chœurs op. 69 ont été composés vers la fin de 1882 alors que Saint-Saëns était à l’apogée de sa notoriété — pendant cette décennie, il a écrit la Symphonie no 3, le Concerto pour violon no 3, la Havanaise pour violon et orchestre, et le Carnaval des animaux. Le titre du premier, « Calme des nuits » est évocateur du sujet et de l’ambiance, tandis que « Les fleurs et les arbres » est un hymne vivant à la nature, qui offre une consolation dans la douleur.

Henk Badings (1907-1987) est né à Bandung, sur l’île de Java, lorsque celle-ci était encore une colonie néerlandaise. Il a été envoyé à Delft, au Pays-Bas, afin d’y étudier la géologie et l’ingénierie, mais son goût pour la musique s’est révélé plus fort et il a éventuellement abandonné la carrière pour laquelle il avait été formé. Pendant les années 1960 et 1970, il était le compositeur néerlandais le plus connu au monde. Extrêmement prolifique, son catalogue contient plus de mille compositions, dont quatorze symphonies, et plusieurs morceaux mettant en vedette la flûte. Ses nombreuses influences musicales comprenaient la musique indonésienne, les gammes micro tonales, et à partir de 1965, la musique électronique, bien qu’aucun de ces éléments ne se retrouve dans les Trois chansons bretonnes, sur des textes de Théodore Botrel.

Claude Debussy (1862-1918) est reconnu comme un grand compositeur de mélodies, mais comme les chansons de Ravel au programme, les Trois Chansons de Charles d’Orléans (un poète du XVe siècle) sont les seules œuvres chorales a cappella achevées de son catalogue. Elles n’ont pas été conçues comme un groupe : la première et la troisième datent de 1898, et la seconde de 1908. La première est délicieusement éthérée, au ton presque religieux. À propos de la deuxième chanson, Debussy écrivait qu’ayant trouvé le poème « si plein de douceur et de musique intérieure, il ne pouvait se retenir de l’extérioriser ». Un soliste déclame le texte tandis que le chœur imite le son du tambourin au moyen de la syllabe « la ». L’utilisation du contrepoint imitatif dans la troisième chanson est peut-être une occurrence unique dans l’œuvre de Debussy. Il a été suggéré qu’étant donné son aversion pour l’écriture académique, il a délibérément associé ce style à l’hiver « vilain ». Dans les trois Chansons, le compositeur réunit des évocations médiévales avec des harmonies modernes et chromatiques pour un effet des plus merveilleux. Il est regrettable qu’il n’ait pas écrit davantage dans le genre.

 

Notes de programme par Robert Markow

Traduction : © Hélène Panneton pour Le Trait juste