Hamelin classique, Hamelin romantique | Festival de Lanaudière
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Hamelin classique, Hamelin romantique

28 juillet, 2021

Oeuvres

Artistes

Wolfgang Amadeus Mozart
Fantaisie no 4 en do mineur, K. 475
Sonate pour piano no 14 en do mineur, K. 457

Frédéric Chopin
Préludes, op. 28

WOLFGANG AMADÈ MOZART (1756-1791)

Fantaisie en do mineur, K. 475

Sonate pour piano n14 en do mineur, K. 457

I. Allegro

II. Adagio

III. Molto allegro

Mozart a inscrit cette fantaisie à son catalogue le 20 mai 1785. Elle a été publiée en décembre par la maison viennoise Artaria avec la Sonate en do mineur, K. 457, composée l’année précédente. Les deux œuvres, qui partagent en grande partie leur charge émotive et leur langage harmonique audacieux, sont souvent jouées en paire. Elles sont toutes deux dédiées à l’élève de Mozart, Thérèse von Trattner, épouse de l’éditeur chez qui le compositeur séjournait à l’époque. C’est l’une des œuvres les plus extraordinaires de Mozart pour piano solo. En l’espace de treize minutes, il nous fait traverser un petit univers d’émotions, allant d’une douceur onirique à de féroces explosions dramatiques qui ont dû donner une idée ou deux à Beethoven. Cinq sections contrastées s’enchaînent, dont la dernière est une reprise modifiée de la première.

Sur les dix-neuf sonates pour piano de Mozart, seulement deux sont dans une tonalité mineure, celle en la mineur, K. 310, et celle au programme aujourd’hui. On pourrait s’imaginer que l’intensité émotive et l’esprit de défiance des premier et troisième mouvements de cette sonate ont subi l’influence de Beethoven, sauf que cette sonate précède d’une vingtaine d’années la musique semblable écrite par ce dernier. Dès le thème initial — qui n’en est pas vraiment un, mais plutôt un motif particulièrement propice au développement, comme Beethoven aurait pu le faire —, nous sommes plongés dans un monde trouble, fait d’expressivité exacerbée et de puissances ténébreuses. Même les moments lyriques conservent ce caractère d’urgence et de nervosité. Il s’agit ici d’un Allegro de forme sonate, avec toutefois quelques variantes. L’Adagio est l’un des mouvements les plus rhapsodiques et les plus ornés que Mozart ait jamais écrits pour le clavier. Bien qu’il s’agisse d’une forme ternaire simple (A-B-A), chaque fois que le thème principal réapparaît, il est ornementé différemment, un peu comme un chanteur d’opéra pourrait embellir les reprises d’une aria. Le rondo final revient au monde troublé du premier mouvement. L’utilisation fréquente du silence expressif est un trait qui nous fait songer à nouveau à Beethoven, surtout à ses œuvres tardives, et que Charles Suttoni décrit chaque fois comme « un vide, une pause mortelle et frustrante. »

FRÉDÉRIC CHOPIN (1810-1849)

24 Préludes, opus 28

À part le Clavier bien tempéré de Bach, les Préludes de l’opus 28 de Chopin sont certainement le plus célèbre ensemble de pièces pour clavier qui explore systématiquement les 24 tonalités. Le lien avec Bach est confirmé par la remarque du biographe James Huneker pour qui Chopin était « l’un des harmonistes les plus audacieux depuis Bach. » Franz Liszt, qui a toujours su reconnaître les hardiesses du génie novateur, a fait l’éloge des Préludes en affirmant qu’ils étaient « admirables de diversité. […] Tout est plein de spontanéité, d’élan, de rebondissements. Ils ont les traits libres et grandioses qui caractérisent les œuvres de génie. »

Liszt était associé aux Préludes d’une autre façon. C’est lui qui avait présenté Chopin à George Sand (nom de plume d’Aurore Dudevant). Or, à l’été 1838, Chopin et Sand développèrent une relation amoureuse. Ensemble, ils cherchèrent à fuir Paris afin de vivre sous un climat plus chaud, car Chopin était déjà atteint de tuberculose, la maladie qui l’emportera quelques années plus tard. En octobre, ils partirent donc pour le Sud, sur l’île de Majorque. C’est là que Chopin termina les Préludes, son « devoir de vacances », sur lesquels il avait travaillé durant toute l’année. Chacun de ces 24 petits bijoux, ces « humeurs miniatures », dépeint un monde intime qui lui est propre, depuis l’énergie fiévreuse du premier prélude jusqu’au dernier, rempli d’une noble passion, en passant par la mélancolie, la joie, l’émotion, la gravité, l’austérité, la beauté, etc.

 

Le Prélude no 1, comme le premier des préludes (et fugues) bien tempérés de Bach, commence en do majeur. James Huneker écrit qu’« il n’aurait pu être composé que par un élève studieux de Bach. Les qualités de vibration, de passion, d’agitation, de fièvre et de précipitation de la pièce sont modernes, tout comme la modulation changeante. »

Le no 2 a une allure lugubre, voire désespérée, l’accompagnement étant ici plus remarquable que la mélodie.

Le no 3, tout en joie bouillonnante et en élégance sinueuse, est le parfait antidote au no 2.

Le no 4 a le caractère d’un poème triste. Pour Moritz Karasowski, il s’agit d’un « véritable joyau, qui à lui seul immortaliserait le nom de Chopin comme poète. »  Comme pour le deuxième prélude, l’harmonie y est plus intéressante que la mélodie.

Le no 5 est une toile sonore irisée (Huneker), toute en couleur et en harmonie. C’est le Chopin le plus ensoleillé.

Le no 6 est l’une des pièces que tout jeune étudiant apprend à jouer, souvent sans se rendre compte que les rôles traditionnels de la main droite et de la main gauche y sont inversés. Le motif d’accompagnement aurait pu être surnommé Prélude « La goutte d’eau » si le no 15 n’avait pas revendiqué ce titre en premier.

Le no 7 est la simplicité même (un autre numéro « facile » pour un élève), une quasi-mazurka dont le propos tient en seulement deux petites phrases de quatre membres chacune.

Le no 8 est l’un des préludes les plus longs. Son climat demeure constant du début à la fin. On distingue trois niveaux, le plus saillant étant celui du milieu (longue-courte) avec, dans le registre aigu, une rafale ininterrompue de triples croches (par paires) et une série tout aussi stable de trois courtes et d’une longue à la basse. Un compositeur moins doué aurait pu rapidement lasser l’auditeur avec pareilles formules, mais Chopin maintient l’intérêt grâce à son harmonie sophistiquée et son contrôle de la dynamique.

Le no 9 a également une trame à trois niveaux, cette fois-ci avec des sonorités d’orgue, à la manière d’un grand orchestre. C’est le plus court des préludes en nombre de mesures (12), mais non pas en durée.

Le n10 évoque, avec l’agilité d’un elfe, un monde fantastique où les éclairs scintillent. Malgré le mode mineur, il témoigne d’une joie et d’une sensibilité effervescentes.

Le no 11 a été décrit comme suit par le contemporain de Chopin, Ignaz Moscheles : « Le jeu ad libitum qui, entre les mains d’autres interprètes de sa musique, dégénère en une constante incertitude rythmique est chez lui un élément d’une originalité exquise. »

Le no 12 est une étude, un exercice visant à développer la fluidité des quatrième et cinquième doigts, lesquels sont très sollicités dans la ligne supérieure, toute en urgence et en agitation.

Le no 13 est en revanche doux et charmant, ressemblant davantage à un nocturne qui a des allures d’air pastoral des montagnes. C’est l’un des rares préludes à posséder une section centrale.

Le no 14, en mi bémol mineur, pourrait sembler provenir, au premier abord, du dernier mouvement de la Sonate no 2 de Chopin, une incessante rafale de triolets joués legato, à la vitesse de l’éclair, avec des dynamiques contrastées qui vont de piano à fortissimo.

Le no 15 est le célèbre Prélude « La goutte d’eau », mais cette pièce n’a pas besoin de surnom. C’est de loin le plus long des préludes et on pourrait facilement dire qu’il s’agit d’un nocturne. Un épisode central, sombre et lugubre, s’élève deux fois jusqu’à fortissimo. La seconde fois, il est suivi par le retour à la béatitude du thème initial.

Le no 16 n’est pas le seul prélude à être aussi court qu’une minute (au moins sept autres le sont, à quelques secondes près), mais son élan furieux, son parfum de virtuosité et ses « périlleux escarpements et ses descentes soudaines et insidieuses » (Huneker) font qu’il serait facile de lui attribuer un surnom.

Le no 17 est l’un des rares préludes que l’on pourrait qualifier de substantiels de par leur élaboration. Il est suave, tranquille, et se termine non pas par douze, mais par onze coups de cloche bien espacés, alors que la musique s’éteint en devenant inaudible.

Le no 18 est l’un des plus étranges. Comme le dit le critique Irving Kolodin, il tente à plusieurs reprises de s’envoler, mais il échoue. Il ressemble à un récitatif dramatique et, vers la fin, il intègre certaines des sonorités les plus puissantes de tous les préludes de l’opus 28.

Le no 19 doit être joué à la fois vivace et legato. Pour Huneker, il représente Chopin « le nécromancien, invoquant toujours des fantômes, mais avec sa mélodie vrombissante et son caprice à la dérobée, cette silhouette particulière séduit. »

Le no 20 ne comporte que treize mesures, mais l’amplitude de ses accords de cinq et six notes lui confère une sonorité presque symphonique. Sa dynamique générale, qui va par paliers successifs du fortissimo au pianissimo, est aussi inhabituelle. Si l’on devait lui donner un surnom, ce pourrait bien être le prélude de la « Marche funèbre ».

Le no 21, aux allures de nocturne, présente une mélodie enchanteresse et un schéma d’accompagnement inventif et charmant qui, à la fin, occupe toute la place.

Le no 22 est une étude, sauf pour la main gauche qui joue sans discontinuer de tonitruantes octaves. Néanmoins, celles-ci doivent demeurer fluides et lyriques, malgré le molto agitato demandé au début.

Le no 23 est décrit par Kolodin comme « un vol lyrique », une « toile sonore aérienne » ayant « la légèreté de la soie et la force de l’acier filé. »

Le no 24 vient clore le cycle de manière inoubliable, avec une fureur maniaque et une force imposante. À la fin, le plongeon de six octaves vers trois retentissants (fortississimo) fait penser à un saut à l’élastique d’aujourd’hui.

 

Notes de programme par Robert Markow