Les Molinari et les fables de La Fontaine | Festival de Lanaudière
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Les Molinari et les fables de La Fontaine

21 juillet, 2021

Oeuvres

Artistes

Samuel Barber
Quatuor en si mineur, op. 11

Les Fables de La Fontaine

Dix fables récitées et mises en musique
Œuvres de Jean-Philippe Rameau et de Denis Gougeon

Quatuor Molinari
Olga Ranzenhofer, violon
Antoine Bareil, violon
Frédéric Lambert, alto
Pierre-Alain Bouvrette, violoncelle

Catherine Perrin, narration et clavecin

SAMUEL BARBER (1910-1981)

Quatuor à cordes, op. 11

I. Molto allegro e appassionato

II. Molto adagio – (III) Molto allegro

À l’instar du premier quatuor à cordes de Tchaïkovski, l’unique quatuor à cordes de Samuel Barber est surtout réputé pour avoir engendré un mouvement lent (le deuxième) immensément célèbre. Celui de Tchaïkovski est un Andante cantabile, celui de Barber, un Adagio. Ces mouvements sont encore plus connus dans leur version pour orchestre à cordes. Il se trouve aussi que les deux quatuors portent le numéro d’opus 11 et sont des cousins harmoniques – celui de Tchaïkovski étant en majeur, celui de Barber dans le mode mineur relatif (si).

Barber commence à travailler sur son Quatuor à cordes durant l’été 1936, qu’il passe dans la ville pittoresque de Sankt Wolfgang, en Autriche. L’œuvre sera achevée en novembre et la première en sera donnée par le Quatuor Pro Arte le 14 décembre à la Villa Aurelia de l’American Academy, à Rome. Le compositeur lui-même pressent la popularité de l’Adagio, qu’il qualifie de « coup de poing », mais le mouvement final lui cause bien des soucis. Il le révise plusieurs fois au cours des années subséquentes, pour finalement se fixer sur une version enchaînée à l’Adagio sans pause, voire sans désignation précise de mouvement. Barbara Heyman, spécialiste de Barber, affirme que le long finale original offrait « une conclusion déséquilibrée en regard d’un premier mouvement sous haute tension et d’un deuxième d’un ton élégiaque. Les révisions apportent une cohésion et une unité de conception qui confèrent à l’œuvre sa puissance ».

Le premier mouvement est de forme sonate modifiée, avec trois thèmes contrastés facilement identifiables, exposés et développés dans une atmosphère généralement tendue.

Un certain mysticisme, la sensation de vastes espaces et une sorte de ferveur religieuse émanent de l’Adagio. Maintes fois utilisé comme chant funèbre, il exprime pour de nombreux auditeurs et auditrices un réel apaisement dans le chagrin. Il a en effet résonné à l’occasion de deuils publics (habituellement dans sa version pour orchestre à cordes que Barber avait écrite pour Toscanini en 1937), à commencer par la mort de Franklin D. Roosevelt en 1945. En 1967, Barber le révise de nouveau, l’adaptant pour chœur a cappella sur le texte de l’Agnus Dei. Depuis 1986, des millions de personnes aux quatre coins du monde ont aussi entendu la musique de l’Adagio dans le film Platoon.

Nicolas Slonimsky le décrit comme « un essai de polyphonie austère, qui gagne lentement en intensité sonore à travers une série d’accords longuement suspendus et menant à des cadences langoureuses ». Son thème unique et sinueux évolue le plus souvent par notes égales et mouvements conjoints, à la manière du chant grégorien. L’emploi d’un mode ecclésiastique médiéval (phrygien) dans une forme quelque peu adaptée ajoute à son allure vaguement archaïque. Après avoir atteint un point culminant d’exaltation, la musique retrouve le ton grave du début et les fils mélodiques se fragmentent en segments de plus en plus courts à mesure que le son se replie dans l’obscurité et le silence.

Le bref « troisième mouvement » – ou plutôt la suite du deuxième mouvement – reprend le matériau du premier dans son caractère original, empreint d’émotion tendue et de vitalité rythmique.

 

LES FABLES DE LA FONTAINE

Introduction (instrumental – Gougeon)

Le Corbeau et le Renard (Gougeon)

Menuet en sol mineur (instrumental ̶ Rameau)

Le Lion amoureux (Rameau)

La Forqueray (instrumental ̶ Rameau)

Le Lièvre et la Tortue (Gougeon)

La Poule aux œufs d’or (Rameau)

Le Chêne et le Roseau (Gougeon)

La Cigale et la Fourmi (Gougeon)

Le Renard et la Cigogne (Rameau)

Les deux Pigeons (Gougeon)

La Livri (instrumental – Rameau)

Le Lion et le Rat (Rameau)

Le Lièvre et les Grenouilles (Gougeon)

La Pantomime (instrumental – Rameau)

La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf (narration seulement)

Tambourins (instrumental – Rameau)

Depuis des siècles, les compositeurs se plaisent à créer des œuvres musicales mettant en scène des animaux à divers titres : Pierre et le loup de Prokofiev et le Carnaval des animaux de Saint-Saëns en sont probablement les plus illustres exemples. S’ajoutent à cette paire Renard, un petit opéra avec mime de Stravinsky, le cycle de chansons Le Bestiaire de Poulenc, ainsi que l’opéra complet La Petite Renarde rusée de Janáček. Le présent concert offre une nouvelle contribution à cette liste distinguée, une présentation d’une heure de musique inspirée des fables de l’écrivain français Jean de La Fontaine (1621-1695). Les fables sont également familières aux anglophones, mais sous la signature d’Ésope, un écrivain grec du VIe siècle av. J.-C. sur lequel La Fontaine a fondé son œuvre.

En 2005, Catherine Perrin, claveciniste et animatrice à Radio-Canada bien connue, avait conçu un spectacle de théâtre musical basé sur les fables de La Fontaine en collaboration avec le compositeur québécois Denis Gougeon. La création du spectacle avait été confiée aux Violons du Roy dirigés par Mathieu Lussier. En 2020, le Quatuor Molinari en a tiré une production plus intimiste, mais en raison des restrictions liées à la pandémie, l’ensemble a dû en reporter la présentation jusqu’au printemps dernier, à l’occasion d’une tournée dans cinq localités des régions du Saguenay–Lac-Saint-Jean et du Bas-Saint-Laurent, au Québec.

Catherine Perrin a sélectionné onze des fables les plus célèbres et les a tissées en une tapisserie musicale sur des œuvres de Denis Gougeon et du compositeur français du XVIIIe siècle Jean-Philippe Rameau. Pourquoi Rameau ? « Parce que sa musique semble tout simplement incarner l’essence même des fables, explique la claveciniste. Imaginez que vous rendiez visite à Rameau et que vous aperceviez un livre de fables sur la table. L’esprit et l’humour de sa musique, rendus par les sonorités du clavecin conjuguées à celles des cordes, constituent un complément parfait aux fables. »

Différents types d’interrelations musicotextuelles sont utilisés dans Les Fables de La Fontaine telles que présentées ce soir. La fable « Le Corbeau et le Renard » est rythmée par une sorte de narration que l’on pourrait qualifier de cool rap. Pour certaines des fables les plus connues – « La Sauterelle et la Fourmi », « Le Lièvre et la Tortue » –, Gougeon a recours à la musique seule pour raconter les histoires, lesquelles sont précédées de courtes introductions de la narratrice (Catherine Perrin). « Les deux Pigeons » font usage d’un troisième procédé où s’entremêlent des passages textuels et musicaux.

Par définition, la fable est une brève histoire ou anecdote décrivant une aventure unique et comportant une vérité morale ou une leçon. Dans la plupart des cas, les personnages prennent la forme d’animaux chargés d’illustrer les vertus et les vices de la nature humaine. Beaucoup d’entre nous ont appris ces fables dans leur enfance. Voici, pour mémoire, la morale associée à chacune de celles qui figurent au programme :

 

Le Corbeau et le Renard : Ne faites jamais confiance à ceux qui vous flattent.

Le Lion amoureux : L’amour peut dompter même la bête la plus sauvage.

Le Lièvre et la Tortue : Patience et persévérance font remporter la course.

La Poule aux œufs d’or : On peut tout perdre à vouloir tout gagner.

Le Chêne et le Roseau : Vaut mieux plier que de se rompre.

La Cigale et la Fourmi : Pourquoi remettre à demain ce qu’on peut faire aujourd’hui ?

Le Renard et la Cigogne : Trompeurs, vous serez trompés.

Les deux Pigeons : Apprenez à reconnaître où réside votre bonheur.

Le Lion et le Rat : Même le plus fort a parfois besoin d’un plus faible.

Le Lièvre et les Grenouilles : Les choses ne sont pas aussi mauvaises qu’il n’y paraît.

La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf : N’ambitionnez pas d’imiter votre       voisin.

DENIS GOUGEON (né en 1951) figure au nombre des compositeurs canadiens les plus en vue, tant au pays qu’à l’étranger. Avec un catalogue d’une centaine d’œuvres, il est l’un des rares à pouvoir subvenir à ses besoins par le seul exercice de son art, bien qu’en 2001, il ait également accepté un poste d’enseignement en composition dans son alma mater, l’Université de Montréal, où il est devenu professeur titulaire. Premier compositeur en résidence de l’Orchestre symphonique de Montréal, de 1989 à 1991, il remporte à six reprises le prix Jan V. Matejcek de la SOCAN pour la musique de concert, qui récompense le compositeur ou la compositrice dont les œuvres sont les plus largement diffusées à la radio et en concert au Canada. En 2007, il reçoit un prix Juno pour l’œuvre Clere Vénus dans la catégorie Composition classique de l’année. Parmi les nombreux prix et récompenses récoltés par Denis Gougeon, mentionnons le prix Robert Charlebois qui lui a été décerné en 2019 par la SPACQ (Société professionnelle des auteurs et des compositeurs du Québec). Sa plus récente composition, Conversations pour flûte et orchestre, sera créée cet automne par Catherine Chabot et l’Orchestre symphonique du Saguenay–Lac-St-Jean.

 

JEAN-PHILIPPE RAMEAU (1683-1764) a attendu plus longtemps que tout autre grand compositeur, à l’exception peut-être de Leoš Janáček, pour être pleinement reconnu de son vivant. Ce n’est qu’après avoir dépassé la cinquantaine qu’il jouit d’une plus grande attention de la part des personnages influents du milieu musical, et ce, grâce à des circonstances fortuites qui ont fait pencher la balance en sa faveur. Pourtant, il est considéré aujourd’hui comme l’une des grandes figures de l’histoire de la musique, une sorte de pendant français (et contemporain) de Bach et de Haendel. Ses Pièces de clavecin en concerts, publiées en 1741, représentent un modèle précoce de musique de chambre, annonçant le trio avec piano (clavier, violon, violoncelle) de la fin du XVIIIe siècle. Chacun des cinq « Concerts » (ou suites) de Rameau se compose de trois à cinq numéros dans lesquels le clavecin est l’instrument essentiel, les deux autres (violon ou flûte ; second violon ou viole de gambe) étant facultatifs. Catherine Perrin a choisi dans cette collection une variété de pièces évocatrices des contes qu’elle récite et imprégnées des qualités inhérentes à la musique de Rameau : vitalité rythmique, audace harmonique et sens de la couleur instrumentale. Pour sa part, Mathieu Lussier a adapté les pièces à la formation du Quatuor Molinari en s’appuyant, comme source principale, sur un arrangement anonyme datant du XVIIIe siècle des Pièces de clavecin en concerts de Rameau pour sextuor à cordes (sans clavecin).

 

Notes de programme par Robert Markow