Vers un monde nouveau | Festival de Lanaudière
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Vers un monde nouveau

8 août, 2021

Oeuvres

Artistes

Barbara Assiginaak
Eko-Bmijwang (Aussi longtemps que la rivière coule) – création mondiale, commande de l’Orchestre Métropolitain

Bohuslav Martinů
Les Fresques de Piero della Francesca, H. 352

Antonín Dvořák
Symphonie no 9 en mi mineur, op. 95 « Du Nouveau Monde »

Barbara ASSIGINAAK (1966-)

Eko-Bmijwang

Barbara Assiginaak est une compositrice odawa active depuis 1995. Née à Manidoo Mnissing doonjiba ; Giniw dodem (île Manitoulin, lac Huron, Ontario ; clan de l’aigle royal), elle est l’enfant d’un survivant des pensionnats autochtones et une descendante directe des chefs héréditaires qui ont signé les principaux traités en Ontario et qui ont combattu dans d’importantes batailles des guerres indiennes et de la guerre de 1812. Depuis sa plus tendre enfance, elle compose et interprète de la musique pour pipigwan (flûte traditionnelle en cèdre) et pour la voix, selon la tradition Anishinaabe. Assiginaak a également reçu une formation classique complète en musique à la Hochschule für Musik de Munich et à l’Université de Toronto. Elle a eu pour professeurs le Canadien Samuel Dolin, l’allemand Helmut Lachenmann et les Anglais Peter Maxwell Davies et Robert Saxton.

Les œuvres d’Assiginaak ont été présentées partout au Canada et à l’étranger. De 1998 à 2002, elle a été compositrice en résidence à l’Orchestre symphonique de Toronto. En 2002, on lui a commandé la musique de scène et le thème des cérémonies d’ouverture des Jeux autochtones de l’Amérique du Nord qui, cette année-là, étaient tenus à Winnipeg. Assiginaak a été fréquemment invitée comme compositrice et interprète au National Museum of the American Indian (Washington DC). Elle est également fondatrice et directrice de Women of the Four Directions (WFD), dont la mission est de promouvoir les activités artistiques et culturelles des femmes autochtones.

Le titre Nishnaabemwin (Odawa) de l’œuvre créée ce soir est Eko-Bmijwang (Aussi longtemps que la rivière coule). La compositrice en explique le sens comme suit :

 

« Cette nouvelle œuvre symphonique pour l’Orchestre Métropolitain reconnaît dans Gichigami-ziibi (Grand fleuve de la mer ; Kaniatarowanenneh/“grand cours d’eau”/Rivière des Haudenosaunee) les eaux courantes de la mémoire ancestrale et les veines qui transportent le sang de la Skagmigkwe (Terre Mère). De nombreuses nations autochtones ont emprunté cette route depuis des milliers d’années et ont installé leurs villages près des berges de la rivière. Les récits ou les histoires propres aux Haudenosaunee sont transmis par tradition orale et par les ceintures wampum. Ces récits dévoilent les significations profondes que représente pour eux, depuis des temps immémoriaux, ce réseau fluvial. Le flot de leur parole coule comme les eaux de la rivière.

J’ai imaginé cette œuvre de courte durée comme un voyage à travers une expérience de rêve-mémoire du temps, voyage qui débute par un canoë qui s’avance dans les eaux calmes au milieu d’un épais brouillard, à la clarté de Nookmis (Grand-mère Lune). Bientôt, avec l’aube qui arrive, la brume se lève et les eaux dansent sous la lumière de Giizis (Grand-père Soleil) et les créatures de toutes sortes s’animent dans les eaux ou sur les rives. Les chefs héréditaires, dont je suis une descendante directe et qui ont signé de nombreux traités au Canada et aux États-Unis (des deux côtés des rivières et des lacs), ont toujours compris que les accords conclus doivent être respectés tant que les eaux couleront. Même dans le calme ou l’apparente tranquillité, il y a toujours un courant en profondeur, une énergie, un esprit, et sans ce courant d’eau, toute vie cesserait. »

Bohuslav MARTINŮ (1890–1959)

Les Fresques de Piero della Francesca

I. Andante poco moderato

II. Adagio

III. Poco allegro — Poco meno, cantabile

Bohuslav Martinů a suivi les traces de ses compatriotes tchèques Dvořák, Smetana, Janáček et Suk en utilisant dans ses compositions, des formes essentiellement traditionnelles et en y intégrant des éléments de la musique folklorique de Bohème et de Moravie. Comme tant d’autres compositeurs et artistes, Martinů a été chassé de sa patrie par l’oppression nazie et a entrepris une nouvelle vie en Amérique. En 1952, il est retourné en Europe pour s’installer l’année suivante à Nice. Il y découvre l’œuvre de l’artiste de la Renaissance Piero della Francesca (v. 1415-1492) grâce à des reproductions qu’un ami lui montre. Martinů fut tellement ému par ces reproductions qu’il se rendit en Italie pour découvrir de ses propres yeux les peintures de Piero. La série de dix panneaux connue sous le nom de La Légende de la Vraie Croix, peinte entre 1452 et 1466, a laissé une impression particulièrement profonde chez le compositeur. Il y a trouvé l’inspiration pour sa prochaine grande œuvre orchestrale. « J’ai essayé d’exprimer en musique cette sorte de calme immobile et de semi-obscurité solennelle, cette palette de couleurs qui crée une atmosphère pleine de poésie délicate, paisible et émouvante », écrivait-il.

Martinů a rapidement composé ses trois « fresques » au printemps de 1955. Elles ont été créées par l’Orchestre philharmonique de Vienne, au Festival de Salzbourg, le 26 août 1956. Son compatriote Rafael Kubelik, à qui l’œuvre était dédiée, dirigeait l’orchestre.

Martinů prétendait que tout dans sa musique était « paix et couleur ». Néanmoins, même l’auditeur non averti remarquera qu’une grande partie de la musique est loin d’être paisible, notamment dans le solo de cor anglais du premier mouvement ainsi qu’à la fin de chaque mouvement. Les motifs rythmiques sont souvent très complexes, à tel point que, comme le note ironiquement le spécialiste Hugh Macdonald, « la mesure est plus facile à percevoir en observant le chef d’orchestre qu’en suivant les entrées successives de l’orchestre, lesquelles ne manquent jamais de défier la battue de façon complexe. » Cependant, en ce qui a trait à la couleur, la densité de l’orchestration réussit à refléter l’opacité de l’œuvre de Piero et le lieu où elle se trouve, la basilique de Saint-François à Arezzo. Dans cette musique, Martinů revient aux teintes plus douces et tendres de sa période préparisienne.

La première « fresque » de Martinů traduit l’impression que lui procurent les panneaux de Piero, où l’on voit la reine de Saba qui s’est agenouillée devant le pont qui enjambe le fleuve Siloé après avoir réalisé que le bois du pont provient du même arbre que celui de la croix. Le deuxième mouvement a été inspiré par le rêve de l’empereur Constantin, dans lequel un ange lui révèle le signe de la croix dans le ciel, croix qui le mènera à la victoire dans le combat. À ce moment, Martinů écrit pour l’alto solo l’équivalent d’un appel de trompette militaire, à être joué cuivré. À propos du dernier mouvement, le compositeur a écrit que c’est « une sorte de vue d’ensemble des fresques, avec une attention particulière accordée à deux scènes de bataille et aux nombreux détails fascinants. »

 

Antonín DVOŘÁK (1841-1904)

Symphonie no 9 en mi mineur, op. 95, « Symphonie du Nouveau Monde »

I. Adagio — Allegro

II. Largo

III. Scherzo : Molto vivace

IV. Allegro con fuoco

La Symphonie no 9 de Dvořák, plus connue sous le nom de « Symphonie du Nouveau Monde », a été créée au Carnegie Hall de New York, le 16 décembre 1893. Bien qu’elle fut composée en Amérique, elle ne porte pas spécifiquement sur le Nouveau Monde. Il est vrai que certains thèmes pourraient être perçus comme d’« authentiques » chants appartenant aux peuples autochtones des États-Unis ou aux Afro-Américains, mais en réalité, et tout comme dans les œuvres slaves de Dvořák, il n’a pas cité de chants populaires directement, mais a plutôt composé les siens après avoir étudié les répertoires musicaux propres à ces cultures.

Un aspect relie cependant cette symphonie au Nouveau Monde. C’est le rôle qu’y joue le poème épique de Longfellow, Le Chant de Hiawatha, dont Dvořák avait lu une traduction tchèque une trentaine d’années plus tôt. Il relut le poème en Amérique et affirma que la scène des funérailles de Minnehaha dans la forêt lui avait inspiré le Largo de sa symphonie, tandis que la « Danse des Indiens » avait donné le Scherzo. Dvořák s’est effectivement rendu sur les terres de Hiawatha (en Iowa et dans le sud du Minnesota), mais la symphonie était alors presque terminée, de sorte que l’influence que Hiawatha a pu avoir sur lui était purement littéraire et non pas géographique.

La Symphonie du Nouveau Monde est la seule des neuf symphonies de Dvořák à commencer par une introduction lente. En seulement 23 mesures, le compositeur installe une atmosphère de rêverie mélancolique et d’inquiétude, avec de saisissantes éruptions et une mélodie déferlante. L’Allegro principal est lancé par un motif de fanfare en mi mineur joué par les cors, un thème qui réapparaîtra dans tous les mouvements. Plusieurs autres idées suivent.

Le Largo renferme l’un des thèmes les plus célèbres de toute la musique classique. De nombreux auditeurs le connaissent sous le nom de la chanson Goin’ home. Dvořák n’a toutefois pas emprunté ce thème à un spiritual, il est de son cru et les paroles ont été ajoutées plus tard par l’un de ses élèves, William Arms Fisher. Bien que Dvořák lui-même ait affirmé qu’un passage du poème de Longfellow lui avait inspiré ce mouvement, Otakar Šourek (lui-même tchèque), estime que l’auditeur peut aussi bien imaginer que c’est Dvořák qui se languit de sa patrie : « la mélancolie, les grandes étendues de la campagne du sud de la Bohème, son jardin à Vysoka, le profond et solennel bruissement des forêts de pins et les vastes champs parfumés. »

Le Scherzo est l’un des mouvements les plus énergiques et les plus exaltants que Dvořák ait jamais composés. Son éblouissante écriture orchestrale est quasi virtuose. La section contrastée du Trio est une charmante danse champêtre introduite par les bois, sur un rythme long-court-long dont Schubert était si friand.

Le dernier mouvement contient également sa part de fécondité mélodique et d’invention. La section de développement se nourrit non seulement du matériau de cet Allego, mais aussi de celui des trois mouvements précédents, en particulier du thème principal du Largo, lequel est fragmenté et ballotté avec un abandon presque insouciant. Le point culminant de la longue coda reprend la suite d’accords du début du Largo, mais cette fois dessinée en traits larges et majestueux dans les sections de cuivres et de bois. L’accord final est une surprise — il ne s’agit pas d’un prévisible accord de stentor, joué fortissimo par l’orchestre au complet, mais de la sonorité charmante et chaleureuse des vents, un timbre qui s’attarde doucement à l’oreille de l’auditeur du Nouveau Monde.

 

 

Notes de programme par Robert Markow