Tout Hamelin, tout Beethoven (II) | Festival de Lanaudière
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Tout Hamelin, tout Beethoven (II)

7 août, 2021

Oeuvres

Artistes

Ludwig van Beethoven
Concerto pour piano et orchestre no 4 en sol majeur, op. 58
Concerto pour piano et orchestre no 5 en mi bémol majeur, op. 73 (« L’Empereur »)

LUDWIG VAN BEETHOVEN (1770-1827)

Concerto pour piano no 4 en sol majeur, op. 58

I. Allegro moderato

II. Andante con moto

III. Rondo : Vivace

Pour nombre de mélomanes d’aujourd’hui, il est naturel d’aborder la musique nouvelle avec hésitation et prudence. Imaginez donc dans quel climat le Quatrième concerto pour piano de Beethoven a été joué pour la première fois en concert — et ce n’était que l’une des sept (!) œuvres inédites de Beethoven que l’auditoire entendait ce jour-là, dont deux compositions de grande envergure. Ce concert marathon de quatre heures a eu lieu le 22 décembre 1808 au Theater an der Wien. C’était une soirée glaciale, ce qui signifie que les conditions à l’intérieur de la salle non chauffée étaient pour le moins inconfortables. En outre, la musique de Beethoven était généralement considérée comme avant-gardiste, difficile à jouer et à comprendre. Aujourd’hui, on pourrait imaginer un concert équivalent où, quatre heures durant, l’on découvrirait des d’œuvres de Stockhausen, de Lutoslawski ou de Corigliano — une perspective décourageante pour la plupart des spectateurs.

Dans les circonstances, on ne sera pas surpris d’apprendre que la première audition du Quatrième concerto n’a pas fait grande impression. Il s’agit d’une musique lyrique, intimiste, dont l’expressivité est très subtile, surtout si on la compare à de nombreuses œuvres précédentes de Beethoven et à d’autres œuvres de ce concert marathon. De fait, ce concerto a été pratiquement oublié jusqu’à ce que Mendelssohn le ravive en 1836, neuf ans après la mort du compositeur.

Sous plusieurs aspects, ce concerto est audacieux et radicalement novateur. La plus célèbre de ses innovations est certes l’introduction jouée au piano solo. Jusqu’à cette époque, un concerto commençait toujours par une longue exposition à l’orchestre, à une exception près, celle du Concerto no 9 K. 271 de Mozart, où ce sont le soliste et l’orchestre qui se chargent de l’exposition. Mais ici, Beethoven confie les cinq premières mesures au piano solo qui énonce le thème principal du premier mouvement, avec calme et retenue et sans le moindre soupçon de fioriture. L’orchestre répond dans une tonalité éloignée (autre surprise), et continue à introduire et développer d’autres idées. Le soliste revient avec une quasi-cadence, puis se joint à l’orchestre dans un entrelacs de thèmes, de formules et de rythmes. Il est intéressant de noter que la cellule rythmique de quatre notes, répétée comme une maxime tout au long du mouvement, possède son équivalent direct dans le premier mouvement de la Cinquième symphonie, composée parallèlement au Concerto no 5. On peut y déceler une abondance de trilles, d’arpèges, de gammes et d’autres traits virtuoses, mais ils sont si bien intégrés à la structure musicale qu’on ne les perçoit jamais comme de l’épate.

Le mouvement lent est, pour tout dire, encore plus novateur et captivant que le premier. En un peu plus de cinq minutes, ce qui en fait l’un des mouvements lents les plus courts de tous les concertos connus, on assiste à l’un des dialogues musicaux les plus saisissants jamais écrits, un véritable phénomène ! Au départ, nous entendons deux idées musicales totalement différentes : l’une aux cordes, impétueuse, affirmée, colérique anguleuse, en octaves et à l’unisson, forte et staccato, l’autre au piano, complètement harmonisée, douce, calme, molto cantabile. Au cours du mouvement, l’orchestre relâche la tension par étapes pour adopter de plus en plus l’humeur de la partie soliste. On a dit, entre autres, que ce remarquable mouvement apprivoise, séduit, rallie, instruit, assagit et conquiert. La métaphore la plus célèbre est peut-être celle, longtemps attribuée à Franz Liszt, mais aujourd’hui créditée à Adolph Bernhard Marx, qui y voit Orphée apprivoisant les bêtes sauvages.

Le rondo final survient doucement, sans pause, apportant un esprit, un charme et une légèreté bienvenus après la sombre tension dramatique du mouvement lent. On entend les trompettes et les timbales pour la première fois dans l’œuvre. Comme pour le premier mouvement, il regorge de détails intéressants, notamment un motif rythmique récurrent et un ample passage dévolu à la section des altos, divisée en deux. Une coda brillante et fougueuse vient clore le concerto.

Concerto pour piano n5 en mi bémol majeur, op. 73, « Concerto “empereur” »

I. Allegro

II. Adagio un poco mosso

III. Rondo : Allegro

Bien que Beethoven n’ait pas donné de surnom à cette œuvre, elle est, par sa grandeur et sa splendeur, un véritable empereur parmi les concertos. Cette appellation, qui curieusement n’est pas utilisée dans les pays germanophones, semble avoir été attribuée par le pianiste et éditeur John Cramer, un ami proche de Beethoven. Selon une autre assertion, lors de la première représentation viennoise, un officier français aurait crié « C’est l’empereur » en entendant un passage tout en majesté. Quoi qu’il en soit, Beethoven n’aurait certainement pas eu l’intention de rendre hommage à Napoléon, car les Français, menés par leur empereur, étaient à nouveau en guerre contre l’Autriche et occupaient Vienne au printemps 1809. « Rien que des tambours, des canons, des misères humaines de toutes sortes ! » écrit Beethoven le 26 juillet à son éditeur de Leipzig.

La notion d’héroïsme imprègne néanmoins cette musique. Au-delà de ses qualités musicales intrinsèques, le Concerto « empereur » est un émouvant témoignage de la volonté héroïque de l’être humain de survivre à travers les épreuves. Comme le souligne Maynard Solomon dans sa biographie, ce concerto n’est qu’une des nombreuses manifestations de la « décennie héroïque » de Beethoven, une période qui a également vu naître une demi-douzaine d’autres œuvres écrites dans la tonalité « héroïque » de mi bémol majeur, comme la Symphonie « héroïque », les Variations pour piano, op. 35, le Quatuor à cordes no 10, op. 74 et la Sonate « Les Adieux », op. 81a.

La composition du dernier des cinq concertos pour piano de Beethoven a été achevée en octobre 1809, mais il a fallu attendre plus de deux ans avant sa création, laquelle eut lieu à Leipzig, le 28 novembre 1811, avec Johann Philipp Christian Schulz à la tête de l’orchestre du Gewandhaus et Friedrich Schneider au piano. (Il se peut qu’il y ait eu des représentations antérieures, ou privées, mais elles ne sont pas corroborées.) Lors de la première viennoise, en février 1812, l’accueil de la critique fut beaucoup plus froid. On accusa Beethoven de « ne recueillir que l’approbation des connaisseurs ». Là non plus, le soliste n’était pas Beethoven. Il avait créé ses quatre autres concertos, mais à l’époque du Concerto no 5, son ouïe était tellement affectée qu’il n’était plus question de poursuivre une carrière de pianiste.

C’est avec une majesté resplendissante que s’ouvre le Concerto « empereur » : trois accords altiers retentissent à l’orchestre, chacun étant ensuite égrené par le soliste en « fontaines et cascades » (Michael Steinberg) d’arpèges, de trilles, de gammes et d’octaves brisées. Ces trois accords esquissent la formule de cadence la plus élémentaire et fondamentale de la musique tonale occidentale, véritable pilier de l’harmonie classique. Après cette impressionnante entrée en matière, le premier thème apparaît, imposant, sonore, richement orchestré, ponctué d’éléments martiaux. Le second thème, mystérieux, installe timidement la tonalité de mi bémol mineur et, immédiatement après, un duo de cors, fluide, legato, introduit le ton de mi bémol majeur. Lorsque le piano revient enfin, les deux thèmes principaux, auxquels s’ajoutent d’autres éléments, sont développés dans un puissant dialogue entre soliste et orchestre.

La durée du premier mouvement (environ 20 minutes) contribue à sa splendeur majestueuse. Jamais jusqu’alors n’avait-on écrit un mouvement de concerto aussi long ; et on trouvera sur cet aspect peu d’équivalents avant les concertos de Brahms, soit plus d’un demi-siècle plus tard. De fait, parmi tous les premiers mouvements écrits par Beethoven, seuls ceux des symphonies nos 3 et 9 rivalisent en longueur avec celui du Concerto « empereur ». Une autre caractéristique remarquable de ce mouvement est le réemploi dans la réexposition, comme composante organique essentielle de la structure formelle, du style « improvisé » du début du mouvement (les forts « piliers harmoniques » de l’orchestre, suivis des longs chapelets de notes du soliste). Une autre divergence par rapport à la tradition consiste en l’omission de la cadence standard au piano, cette fonction ayant déjà été remplie au départ par les tirades du soliste et par le retour de ce passage dans la réexposition.

Le mouvement lent est l’un des plus profonds de tous ceux que Beethoven a composés. Une ambiance feutrée, sublime de simplicité, fraîche et paisible, contraste avec la grandeur et l’exubérance engagées du premier mouvement. Dans les dernières mesures, Beethoven opère une transition en esquissant le thème principal du mouvement suivant, puis, soudainement, sans interruption, le rondo jubilatoire éclate avec tout son arsenal.

Bien qu’appelé rondo, le mouvement final ne comporte qu’un seul épisode contrastant, un thème lyrique, de port altier, joué uniquement par le soliste et entendu deux fois au cours du mouvement. Dans l’épisode central, le motif principal est assujetti à ce qui s’apparente à une courte série de variations, Beethoven réintroduisant à trois reprises ce thème bondissant, chaque fois dans une tonalité différente (do majeur, la bémol majeur et mi majeur), avant de revenir à la tonalité d’origine, mi bémol. Finalement, le thème meurt, comme épuisé de s’être sans cesse répété, pour resurgir dans un ultime soubresaut d’énergie et d’exubérance.

Notes de programme par Robert Markow

Pour les personnes qui aiment les statistiques, le numéro de mars 2020 de la revue International Piano rapporte que le Concerto « empereur » a fait l’objet de plus de 700 enregistrements.