Tout Hamelin, tout Beethoven | Festival de Lanaudière
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Tout Hamelin, tout Beethoven

6 août, 2021

Oeuvres

Artistes

Ludwig van Beethoven
Concerto pour piano et orchestre no 1 en do majeur, op. 15
Concerto pour piano et orchestre no 2 en si bémol majeur, op. 19
Concerto pour piano et orchestre no 3 en do mineur, op. 37

LUDWIG VAN BEETHOVEN (1770-1827)

Concerto pour piano no 1, en do majeur, op. 15

I. Allegro con brio

II. Largo

III. Rondo : Allegro scherzando

Beethoven s’est aventuré pour la première fois dans le genre du concerto en 1784, à l’âge de 14 ans, avec un Concerto pour piano en mi bémol (WoO 4) qui subsiste sous la forme d’une partie solo complète, avec une réduction pour piano des préludes et interludes orchestraux. Le musicologue suisse Willy Hess a reconstitué et orchestré ce matériel et l’a publié en 1943. Le pianiste canadien Anton Kuerti (2005) et le spécialiste Jon Ceander Mitchell (2007) ont réalisé leurs propres reconstitutions. Le premier véritable concerto pour piano de Beethoven est celui que nous appelons aujourd’hui le no 2, en si bémol. Il date de 1795, mais en raison de l’ordre de publication, c’est plutôt le Concerto en do majeur qui porte le numéro 1. Beethoven lui-même qui à l’époque était davantage connu comme pianiste que comme compositeur, en a donné la première exécution, probablement à Vienne, en 1795. Mais certaines sources indiquent que la première a eu lieu en 1798.

Le Concerto en do majeur est une œuvre au regard double, l’un tourné vers le classicisme, l’autre vers le romantisme. Comparé au Concerto en si bémol, écrit plus tôt, c’est une œuvre de plus grande dimension, plus complète dans ses sonorités, à la portée émotive plus étendue. La partition fait appel à des instruments absents du Concerto en si bémol : des paires de clarinettes, de trompettes et de timbales. Son mouvement lent est le plus long de tous les concertos pour piano de Beethoven. En même temps, Beethoven adhère au principe mozartien du soliste en tant que primus inter pares (premier parmi les égaux) dans sa relation avec l’orchestre, qui propose un équilibre entre des forces opposées, contrairement à une joute entre soliste et accompagnement.

Le concerto débute doucement avec le thème principal du premier mouvement, qui correspond étroitement à ce que le musicologue Alfred Einstein a appelé « marche idéale » dans les premiers mouvements des concertos pour piano de Mozart. Bientôt, ce thème est élargi, vêtu d’un costume orchestral complet, sa magnitude dévoilant un compositeur qui cherche déjà à se libérer des chaînes du classicisme. Peu après, on entend aux violons un thème contrastant et lyrique qui lui aussi affiche une caractéristique peu orthodoxe, car il est entendu successivement dans trois tonalités différentes (mi bémol majeur, fa mineur et sol mineur), au lieu de la tonalité de do majeur qu’un compositeur plus traditionnel aurait presque certainement employée ici. Une idée supplémentaire, sous forme de fanfare militaire pour vents, vient clore l’exposition orchestrale. La vaste gamme de contrastes que l’on trouve dans cette exposition sert de catalyseur à un drame de grande envergure qui maintenant se déploie. Parmi les moments les plus inoubliables, citons la manière ensoleillée et souriante avec laquelle le soliste fait doucement son entrée et le dialogue tendu entre les cors et le piano, qui mène à la réexposition.

Le deuxième mouvement explore un monde d’expressivité soutenue et d’émotions profondes. On reconnaît dans le thème principal, un trait distinctif de Beethoven : une mélodie dépouillée, simple, mais d’une beauté sublime, semblable à un hymne. Il est écrit en la bémol majeur, la même tonalité que Beethoven a utilisée pour le mouvement lent de la Sonate « Pathétique », composée à peu près à la même époque. Beethoven orne ensuite ce thème de la plus fine dentelle pianistique.

Le troisième mouvement, un rondo animé, est rempli de mélodies folkloriques, de syncopes rythmiques, de phrases irrégulières et d’autres surprises musicales, dont un passage de musique « turque » en la mineur.

Concerto pour piano no 2, en si bémol majeur, op. 19

I. Allegro con brio

II. Adagio

III. Rondo : Molto allegro

En novembre 1792, à l’âge de 21 ans, Beethoven quitte Bonn, sa ville natale, pour Vienne, la capitale de la musique. Il y étudie la composition, la fugue et le contrepoint auprès des sommités qu’étaient Haydn, Albrechtsberger et Salieri. Mais c’est en qualité de pianiste que le jeune Beethoven a marqué la ville de Vienne. Son premier concert public a lieu le 29 mars 1795 au Burgtheater. À cette occasion, Beethoven a joué son Concerto pour piano en si bémol majeur. Il s’agit probablement de sa première œuvre orchestrale à être présentée au public. Comme nous l’avons indiqué plus haut, bien que ce concerto porte le numéro 2, il fut composé avant le Concerto no 1, l’inversion de leurs numéros résultant de l’ordre de leur publication.

Par son style et son caractère, le deuxième concerto est davantage tourné vers le passé, vers le monde classique de Haydn et de Mozart, que vers les drames tempétueux des derniers concertos de Beethoven. Le Concerto en si bémol est peut-être le moins joué des concertos pour piano de Beethoven, mais le commentaire du critique musical Richard Freed remet les pendules à l’heure : « Si nous le considérons comme le plus petit des cinq [concertos de Beethoven], nous devons reconnaître que le fait d’être le plus court d’une aussi formidable poignée [d’œuvres] est plutôt une distinction qu’un embarras. Si ce concerto ne possède pas le dynamisme individuel de ses quatre successeurs, elle n’en est pas moins une œuvre élégante qui témoigne du fait que le jeune compositeur reconnaissait la pertinence des normes et des traditions établies dans les grandes années du siècle qui s’achevait. »

Le concerto s’ouvre sur un énergique motif de fanfare joué à l’unisson par l’orchestre. Il est immédiatement suivi, en contraste, par un court thème chantant confié aux violons. Après un soudain pianissimo, la composante lyrique du thème principal apparaît cette fois dans une tonalité nouvelle et éloignée, celle de bémol majeur. Ici, Beethoven ne fait que prolonger l’attente d’un second thème, lequel arrive bien après l’entrée du soliste. C’est une mélodie suave et charmante, en fa majeur, entendue d’abord aux violons avant de passer au piano.

Le mouvement lent, par la richesse de ses couleurs orchestrales et son atmosphère de révérence feutrée, annonce le Beethoven des œuvres futures, plus imposantes. Le pianiste médite, avec une élégante ornementation, sur le climat ambiant. Le fougueux rondo final se fonde sur un air folklorique bondissant dont le rythme rappelle le trot des chevaux de la chasse à courre.

Concerto pour piano no 3, en do mineur, op. 37

I. Allegro con brio

II. Largo

III. Rondo : Allegro

Beethoven considérait ce concerto comme le meilleur de ses trois premières œuvres du genre, une opinion toujours partagée aujourd’hui par la plupart des mélomanes. Pourtant, la première prestation à Vienne, le 5 avril 1803, n’augurait rien de bon. Ce fut le premier échec public de Beethoven en tant qu’interprète et compositeur. La musique n’a pas plu et on a critiqué l’exécution de la partie solo, ce qui est peut-être concevable à la lumière du récit d’un ami de Beethoven, Ignaz von Seyfried, qui tournait les pages sur scène de jour là : « Je ne voyais presque rien d’autre que des feuilles blanches ; tout au plus sur l’une ou l’autre page quelques hiéroglyphes égyptiens totalement inintelligibles pour moi, griffonnés pour lui servir de repères. Il me jetait un regard discret chaque fois qu’il arrivait à la fin de l’un des passages invisibles ; et ma crainte, à peine dissimulée, de manquer le moment décisif, l’amusait beaucoup. »

Quoi qu’il en soit, Beethoven était certainement en très honorable compagnie. Trois membres de la noblesse assistaient à l’événement : le prince Lichnowsky, qui a fourni les victuailles pour l’orchestre lors de la dernière répétition, laquelle avait commencé à huit heures du matin le jour de la première et qui a duré presque toute la journée, dans une ambiance de panique extrême et de mauvaise humeur ; le prince Louis Ferdinand de Prusse, à qui Beethoven a dédié le concerto ; et le Ritter (chevalier) von Seyfried, déjà mentionné. Au programme de cet énorme concert figuraient également deux autres nouvelles œuvres de Beethoven : la Symphonie no 2 et l’oratorio Le Christ au Mont des Oliviers, en plus de sa Symphonie no 1.

Bien qu’il suive le schéma traditionnel en trois mouvements (vif-lent-vif), ce concerto s’écarte quelque peu du style des deux précédents, notamment par sa profondeur émotionnelle et son caractère dramatique (qualités toujours associées à la tonalité de do mineur chez Beethoven), et par la complexité de l’interaction entre soliste et orchestre. Le passage orchestral entendu en ouverture est le plus long de tous les concertos de Beethoven, et il est remarquable par le sentiment d’urgence et l’impression de puissance contenue qui s’en dégage. Un deuxième thème en mi bémol majeur, lyrique et fluide, offre un contraste d’atmosphère et de tonalité. Le piano et l’orchestre développent ces thèmes avec un degré de complexité élevé.

Le deuxième mouvement, dans le ton éloigné de mi majeur, est typiquement associé à la lenteur, à la réflexion et à l’émotion. Sir Donald Francis Tovey l’appelle « l’apogée des pouvoirs d’expression solennelle que possédait Beethoven dans sa première période », et pour le musicologue Richard Rodda, il s’agit de « l’une des pièces les plus romantiques que Beethoven ait jamais composées. » Le soliste et l’orchestre sont le plus souvent entendus séparément plutôt qu’ensemble. En fait, à part l’épisode central, où le piano sert uniquement d’accompagnement au dialogue entre la flûte solo et le basson, le piano et l’orchestre se rejoignent durant moins de vingt mesures. Pendant douze mesures, le soliste énonce le thème, sorte d’hymne à la beauté sublime, lequel est ensuite repris par l’orchestre faisant briller ses sonorités les plus riches. Le piano entame le deuxième paragraphe et c’est seulement après que le soliste et l’orchestre commencent à se mêler.

Dans le dernier mouvement, Beethoven combine des éléments de la forme rondo et de la forme sonate : rondo, dans l’alternance du thème initial avec d’autres matériaux ; sonate, dans le contraste de deux univers tonaux, do mineur et mi bémol majeur, ce dernier ton apparaissant sous la forme d’une gamme descendante jouée dans un rythme joyeusement « sautillant ». Des détours harmoniques surprenants, un court développement fugué, une brève cadence et une coda presto sont autant d’éléments qui contribuent à maintenir l’intérêt de ce mouvement tout en verve, en vigueur et en énergie rythmique.

 

Notes de programme par Robert Markow

Traduction : © Hélène Panneton pour Le Trait juste