MOT DU
DIRECTEUR
ARTISTIQUE
À propos de renaud loranger
Directeur artistique du Festival de Lanaudière depuis 2018, Renaud Loranger entretient un lien de longue date avec l’institution et avec la région qui l’a vu grandir. Musicologue et historien de l’art, il s’intéresse autant aux œuvres qu’aux contextes dans lesquels elles prennent vie. Son parcours dans le milieu musical lui a permis de développer une approche attentive du répertoire, des artistes et de l’expérience offerte au public, avec le souci de faire dialoguer l’héritage de la musique classique avec la sensibilité d’aujourd’hui.
À travers la programmation du Festival, il propose chaque saison un fil conducteur qui permet d’aborder la musique sous un angle renouvelé. Sans chercher à imposer une lecture unique, cette thématique invite plutôt à créer des rapprochements entre les œuvres, les époques, les interprètes et les émotions qu’elles suscitent. Le texte qui suit présente les réflexions qui ont guidé cette édition et ouvre une porte sur l’esprit dans lequel la saison estivale a été imaginée.

Par la musique
aller vers autrui
Cette année encore, le printemps porte en lui la fébrilité et l’expectative qui accompagnent l’approche d’une nouvelle édition du Festival de Lanaudière. La turbulence incessante des affaires du monde cède le pas à la beauté, à la rencontre, à l’ardeur de la fête autant qu’à celle de la contemplation, dans un espace-refuge qui est synonyme de liberté. Sur un arrière-plan parfois trouble semblent poindre des questions lancinantes, dont on ne peut vite plus détourner le regard : qui sommes-nous ? Quelles sont nos valeurs ? Que voulons-nous être ? Les préoccupations entourant l’identité, si urgemment présentes dans le discours culturel, social et politique de notre temps, trouvent chez nous leur pendant naturel dans l’expérience de l’altérité, la réunion des contraires qui dessine la mosaïque de l’existence.
L’Orchestre symphonique de Montréal et Rafael Payare, à nouveau fers de lance de notre saison, répondent sans équivoque, hic et nunc, avec les extravagants Carmina Burana : nous sommes ici, maintenant, et nous sommes vivants ! À la démesure de Carl Orff viennent s’opposer la spiritualité et le recueillement de Bruckner, dont la Huitième Symphonie renvoie au sentiment de la foi et du sacré. Événement exceptionnel, la présentation des deux oratorios de Mendelssohn, Juif allemand converti au christianisme, offre à l’Akademie für Alte Musik Berlin l’occasion de briller à nouveau sur nos planches, après la résidence Beethoven de l’été 2022. Ces concerts marquent en outre une rare incursion vers la musique sacrée à l’Amphithéâtre.
Altérité, identité, pluralité : tous trois se déroulent comme autant de fils rouges au travers de notre programme. La présentation par Yannick Nézet-Séguin du Tristan de Wagner, en amont d’une nouvelle production au Metropolitan Opera, devient la métaphore de l’amour total entre deux êtres, de l’altérité transcendée par l’expérience de la sexualité, à la fois profane et sacrée. En parallèle, les débuts au Canada de l’extraordinaire contre-ténor Franco Fagioli, dans une soirée construite autour du célèbre castrat Velluti, promet plus encore que des feux d’artifices vocaux : ils démontrent que l’opéra est et fut un espace de liberté et de fluidité, un canevas sur lequel spectateurs et créateurs peuvent dessiner fantaisies et fantasmes à volonté.
Le retour de Leonardo García Alarcón dans le Couronnement de Poppée de Monteverdi, après le triomphe de son Orfeo il y a deux ans, est un autre moment-clé de cette édition. Néron et Poppée anticipent de deux siècles et demi les amants wagnériens et offrent un exemple tout autre d’amour-fusion, celui d’une altérité solaire mais délétère, transactionnelle, et qui s’ouvre au politique, à l’ambition et à l’exercice du pouvoir.
De là aux Préludes et Fugues de Chostakovitch, vaste prière d’un compositeur brisé par la dictature récitée par la sublime Yulianna Avdeeva, la distance est plus courte qu’il n’y paraît à première vue. Autour d’elle, des artistes de grand renom retrouvent les églises de la région, que ce soit William Christie et Justin Taylor, dans un tête-à-tête hors du commun entre deux musiciens que près de cinq décennies séparent ; Alisa Weilerstein et InonBarnatan, Christian Tetzlaff, ou encore Marc-André Hamelin et le Quatuor Dover, tous venant à la rencontre du public dans des lieux intimes et évocateurs.
Impossible, finalement, de passer sous silence le retour tant attendu de Kent Nagano pour deux concerts auprès de l’OSM, celui de Bernard Labadie et des Violons du Roy – pour la première fois avec la violoncelliste Sol Gabetta – ni les premiers concerts chez nous de Yuja Wang, de Chanticleer, ou encore de Veronika Eberle et Timothy Ridout, dont le dialogue mozartien fait déjà l’envie des capitales musicales de la planète.
Si c’est la multitude qui fait civilisation, George Steiner décrivait avec éloquence la culture et l’éducation libre et libérale, « chemin vers la dignitas », la dignité de chaque individu dans son unicité et sa noblesse, dans son humanité – retour vers le meilleur de soi. J’ajouterais en son sillage : contrepoids à l’inévitable brutalité des rapports commerciaux, antidote à la violence et à l’obscurité. Accordons-la-nous, à nous-mêmes et à autrui, allons vers l’autre. C’est aller vers soi.
Bon Festival !